Certaines soirées musicales révèlent parfois des couches de souvenirs, à l’insu même des programmateurs, et la mise en lumière de ces sédiments – pour utiliser le concept d’Adorno – nous plonge dans notre propre réminescence de sensations et d’affects. C’est ce qui s’est passé à l’Orchestre symphonique de Montréal mercredi dernier quand mon écoute s’est engagée en vibration avec ma propre histoire.

J’ai une très grande admiration et une affection certaine pour Ana Sokolović. Je l’ai connue à l’automne 1995, j’étais directrice à la SMCQ et, si ma mémoire ne me trompe pas, c’était pour elle la première fois qu’une de ses œuvres était jouée en contexte professionnel. Son authenticité, sa vivacité contagieuse, son indéniable talent m’avaient gagnée. J’aime la manière avec laquelle elle ancre sa musique très actuelle dans ses racines, et j’ai eu le bonheur de l’interroger à ce sujet pour Circuit : Cartographie de l’apprentie.
Comme elle est compositrice en résidence à l’OSM (2020-2023), nous pourrons entendre plusieurs de ses pièces à l’orchestre. Il est malheureux que la création annoncée du concerto pour accordéon ait dû être reportée pour des raisons liées à la Covid, mais au moins l’œuvre remplaçante était du cru de la compositrice. J’entendais pour la première fois ce Ringelspiel, une commande de l’Orchestre du Centre national des arts créée en 2015. J’avais malheureusement raté le concert de l’OSM en 2017 où l’œuvre avait été présentée. Je n’avais pas pu lire les notes de programme (ah, je ne m’habitue pas à ne pas avoir un programme entre les mains et comme le téléphone doit être fermé…), je n’avais d’autre indice que le titre en allemand, que je me traduisais maladroitement comme un jeu en cercle, une ronde peut-être. Et la pièce en effet m’a tirée dans une théâtralisation des jeux de l’enfance, la naïveté sérieuse de la répétition, des brisures. Le programme m’éclairera plus tard : le Ringelspiel est un carrousel, évoquant l’enfance et l’insouciance, et les cinq courtes sections enchaînées portent chacune un nom lié à leur fonctionnement : mécanique, large-pieds, manège-ballerine, mécanique et carrousel cassé.
J’ai donc trouvé mon inspiration dans les aspects mécaniques du carrousel – la simplicité du mouvement circulaire d’une invention emblématique de l’ère des machines.
Ana Sokolović
Mais plus essentiel encore, j’ai été plongée dans d’autres pièces de Sokolović, comme sa Commedia dell’arte, (2010-2013), un quatuor à cordes où le jeu est omniprésent. Dans l’opulence de l’orchestration, la cohérence esthétique de la compositrice devenait patente. La cheffe Xian Zhang semblait y prendre un véritable plaisir et le public a chaleureusement applaudi tant l’orchestre, la cheffe que Sokolović, présente au balcon et éclairée par un projecteur comme la vedette qu’elle est devenue. On peut écouter un extrait de l’œuvre sur son site personnel, un bon endroit où s’initier à son langage. On peut aussi entendre Ringelspiel au complet par l’Orchestre du CNA lors de la création, sur leur page web.

(Tchéquie, 1841-1904)
Premier violon de l’OSM, Andrew Wan était, pour ce concert, soliste de la Romance en fa mineur, op.11, pour violon et orchestre d’Antonín Dvořák. Bâtie sur le 2e mouvement de son quatuor no 5, cette œuvre de 1877 table sur une mélodie mélancolique et romantique qui m’a traînée dans des souvenirs de chansons françaises nostalgiques, certaines de Danièle Messia, de Barbara, de Bashung ou plusieurs de Michel Jonasz. Associations peut-être surprenantes, mais qui témoignent de ce qui m’a construit. Andrew Wan en a donné une version sentie, superbement timbrée, en osmose avec ses collègues de l’orchestre, très bien soutenu par la cheffe. Moment agréable…

Le concert se terminait avec trois des six poèmes symphonique du cycle Mà Vlast (1874-1879) de Bedřich Smetana: Vltava (la Moldau, Šárka et Blaník). Le premier étant bien sûr célébrissime et entendu à toutes les sauces. Pour filer le sillon des chansons, même Luc Plamondon s’en est servi pour une chanson que Monique Leyrac a interprétée. Xian Zhang en a fait une lecture enlevante, faisant briller les musiciens. Pour Smetana, ce sont des poèmes chargés de sens patriotique , glorifiant son peuple. Pour moi, l’admiration passée s’est érodée, la beauté et l’énergie du son arrivent difficilement à percer mes limites. À travers l’ovation du public, je me sentais un peu seule. Mais ne boudons pas le plaisir d’être en salle, d’apprécier un magnifique orchestre dirigé par une formidable cheffe et d’y avoir entendue une compositrice inspirante. Une couche de plus à mon terreau !
Accents slaves, de la Moldau aux Balkans, Maison symphonique, 16 février 2022, 19h30, Orchestre symphonique de Montréal, Xian Zhang, cheffe, Andrew Wan, violon. Programme : Ana Sokolović, Ringelspiel, 2015; Antonin Dvořák, Romance en fa mineur, op. 11; Bedřich Smetana, Mà Vlast, extraits.

Une belle soirée, un concert joyeux, Mme Sokolovi est très inspirée. La cheffe a l’air très contente d’être là, et elle entraîne les musiciens avec elle dans sa joie, je trouve, pour les musiciens…Et aussi, une belle soirée puisque j’ai eu le grand bonheur de vous voir, Michel et toi,
Au plaisir
France x
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Merci, France, de ton commentaire ! Au plaisir !
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