La force du Grand Méridien

Le quatuor à cordes est une des mes formations préférées. Elle existe depuis des siècles et plusieurs chefs d’oeuvre font partie du sommet du répertoire. Le nombre de compositeurs qui ont écrit pour quatuor sont légions, couvrant toutes les possibilités, de l’ennuyant, de l’exécrable, aux pièces délicates, intimistes, puissantes et foudroyantes. En 2006, le compositeur québécois John Rea écrivait ceci dans un programme :

[…] à travers le 20e siècle, le quatuor à cordes— plus que toute autre formation instrumentale — est celui qui s’apparente le plus à un rayon X de la pensée musicale, dans ses manifestations les plus intimes. C’est la forme emblématique de notre époque: tous les courants et tendances y sont passés. Aucun compositeur ne peut s’en passer non plus!

John Rea, 17 janvier 2006

Au Québec en musique contemporaine, nous avons la chance d’avoir deux quatuors à cordes très actifs le Quatuor Bozzini et le Quatuor Molinari. Je vais les entendre le plus souvent possible, attirée par la possibilité d’y expérimenter un moment fort, ce qui arrive très souvent.

Hier à la Fondation Molinari, rue Sainte-Catherine est dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, le Quatuor Molinari reprenait ses concerts intimes pour une trentaine de personnes. C’est une ancienne banque aux planchers de marbre et aux très hauts plafonds, très réverbérante, qui parfois magnifie le moindre minuscule son, mais qui parfois aussi sature, c’est-à-dire qu’elle n’arrive plus à contenir tout le son produit par les instrumentistes. Assister à un de ses concerts procure une impression de privilège à tout petit prix : être très près des instrumentistes et baigner dans le son.

© Quatuor Molinari

Quatuor Molinari:

Olga Ranzenhofer – violon, directrice artistique
Antoine Bareil  violon
Frédéric Lambert – alto
Pierre-Alain Bouvrette – violoncelle

  • Éric Champagne (Québec, 1980) : Avant la nuit, 2016
  • Keiko Devaux (Québec, 1982) : Dust, 2019
  • Walter Boudreau (Québec, 1947): Le grand méridien, 2002

Éric Champagne a présenté lui-même sa pièce Avant la nuit basée sur l’autobiographie du même nom du poète cubain Reinaldo Arenas et nous a lu des pages qui l’ont inspiré. Longues notes tenues pour soutenir le tragique de cette vie, textures intéressantes, c’est une des bonnes pièces de Champagne que j’ai entendues jusqu’à maintenant.

Dust de Devaux dans ce lieu recevait l’écrin parfait pour cette pièce en sons aériens qui évoquent toute en délicatesse et en allusions des éléments de l’adagio du Quatuor op. 32 de Beethoven.

C’est Le grand méridien de Boudreau qui m’avait attirée au concert. Oeuvre magistrale d’une trentaine de minutes, ce quatuor fait partie d’un cycle d’oeuvres basées sur un motet de l’espagnol Tomas Luis de Victoria (1548-1611) et dont il est intéressant de lire la genèse racontée par le compositeur. J’ai eu la chance de l’entendre plusieurs fois, deux fois par le Quatuor Bozzini — qui a l’a créée en 2006— et maintenant trois fois par le Quatuor Molinari. C’est une des forces des grandes oeuvres que d’être enrichies par les différentes interprétations. Hier, le Molinari y a apporté tout ce qui le caractérise, l’énergie, la puissance, l’expressionnisme de son jeu. De toute évidence, ils admirent la profondeur de l’oeuvre et l’ont abordée comme telle. Même si on pouvait sentir ici et là un peu de fatigue, de tous petits décalages d’attaques par exemple, leur engagement est total. On leur pardonne, c’était la deuxième fois dans le même après-midi qu’ils reprenaient ce programme exigeant. Boudreau entrelace la musique de Victoria, la retient, l’explose, lui fait subir des transformations qu’il qualifie lui-même « d’ivresse psychédélique ». En même temps, il crée des textures toutes en retenues qui deviennent des plages de réflexion, comme s’il partageait un bref moment des pages d’un journal intime. Soufflant !

À défaut d’entendre en concert cette oeuvre en voie de devenir un classique de notre musique, il est possible de l’entendre sur Soundcloud par le Quatuor Bozzini. Le Quatuor Molinari va l’enregistrer dans les prochains jours pour enrichir leur Vidéothèque québécoise Quatuor Molinari, une très valeureuse initiative de rendre accessible le répertoire québécois pour quatuor à cordes, projet porté à bout de bras, sans aide financière, par la directrice artistique Olga Ranzenhofer. Espérons que les subventionneurs finissent par ouvrir les yeux et les oreilles !

3 commentaires sur “La force du Grand Méridien

  1. Chère Anne Marie,

    Félicitations pour ce nouveau Feuilleton écrit avec élégance.

    J’ai été très surpris et heureux de voir mon nom cité dans ton édition la plus récente.

    Le concert, d’après ta description, semble avoir été un grand succès !

    Merci !

    J

    >

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