Majeur Andriessen

Louis Andriessen (1939-2021)

Le 1er juillet dernier décédait Louis Andriessen, le compositeur néerlandais né en 1939. Depuis, je fais un bain de ses oeuvres et les souvenirs m’assaillent.

En 1988, j’étais directrice de la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ). Je ressens encore l’excitation survoltée des musiciens et du chef d’orchestre du concert, le compositeur Walter Boudreau, sur le point d’être nommé directeur artistique de la société. On s’apprêtait à présenter au Spectrum de Montréal, sans compter des oeuvres d’Howard Bashaw et d’Alain Lalonde, l’oeuvre De Staat d’Andriessen—une fresque de 35 minutes sur La République de Platon pour 4 voix de femmes et 27 instruments dont des cuivres, une guitare basse et une guitare électrique. C’était fort, ça décoiffait et le lieu convenait parfaitement à cette musique qui empruntait à des styles éclectiques. Cela a enthousiasmé bruyamment la majorité des nombreux auditeurs présents et laissé de glace noire de rage ceux qu’on appelait les « puristes », pour qui la musique contemporaine n’avait qu’un genre. Si mon souvenir est bon, c’était la première fois qu’on faisait une oeuvre d’Andriessen sur scène à Montréal. Une sincérité évidente, un artiste de culture européenne influencée par le boogie-woogie, le jazz, Stravinsky et les minimalistes américains. Ce mélange américano-européen allait comme un gant à Walter Boudreau: rythme exigeant et entraînant, citations et allusions, percussif et diablement intelligent. L’Infonie n’était pas loin. Pour ma famille et moi, cela a été le début d’une longue fréquentation des oeuvres majeures d’Andriessen, avec un nombre étourdissant d’écoutes, dans tous les contextes imaginables. Nous en avons gardé, entre autres, une image persistante sur la rétine et le tympan, un ver d’oreille inoubliable: Louise-Andrée Baril jouant le boogie tiré de De Stijl sur un piano honky tonk au fond de la salle Pierre-Mercure comme un train filant à vitesse éperdue dans le temps vers la fin de la République…

Cette première a été suivie de plusieurs autres oeuvres à la SMCQ, souvent dans des circonstances importantes: Hoketus (1975-1977) pour l’ouverture de la 5e salle de la Place des arts en 1992; De Materie, une grande et longue oeuvre de 1984-1985 en 4 mouvements, présentée pour la première fois en Amérique en 1999 (elle sera présentée à New York en 2004) avec une voix soliste différente pour chaque section —le ténor Pascal Mondieig dans la première section, la soprano Marie-Danielle Parent dans Hadewiejch, Karen Young dans De Stijl et Monique Mercure en récitante dans la 4e partie sans titre. Puis, invité pour le festival Montréal Nouvelle Musique en 2011, Andriessen y donnait une conférence et De Staat y était présenté de nouveau, une interprétation saluée pour sa fraîcheur par Claude Gingras de La Presse. Finalement en 2016, dans un concert gratuit célébrant les 50 ans de la SMCQ, Boudreau reprenait De Stijl, la section 3 de l’oeuvre De Materie, une preuve supplémentaire de l’importance d’Andriessen dans le répertoire de l’organisme.

Mais la SMCQ n’est pas la seule à avoir présenté du Andriessen au Québec. Je pense au fabuleux quatuor de saxophones Quasar, dans deux concerts de feu, nommant du nom des oeuvres le concert entier: Facing Death(1990) en mai 2012 et Workers Union (1975) pour « tout groupe d’instruments pouvant jouer fort  » en janvier 2014. Le groupe était aussi de l’Ensemble de la SMCQ en 2016 pour De Stijl. L’ensemble Paramirabo a aussi repris sur scène Workers Union en 2016 et l’a endisqué.

À l’international, Louis Andriessen a mené une carrière prolifique et est considéré comme une figure marquante du XXe siècle de la musique occidentale de tradition classique. Provenant d’une famille de compositeurs (grand-père, père, oncle,frère, soeur), élève de Berio, il a grandi dans un environnement musical et s’est engagé socialement. Il voulait bousculer les ordres établis, même celui de la musique contemporaine. Certaines de ses oeuvres portent sur des sujets politiques comme Workers Union. Il a reçu des commandes des plus prestigieuses organisations comme le Kronos Quartet, le San Francisco Symphony, le BBC Symphony Orchestra, le Concertgebouworkest, ou l’Opéra national des Pays-Bas, pour ne nommer que celles-là. Il a collaboré avec des artistes de très haut vol comme l’artiste Peter Greenaway, le metteur en scène Robert Wilson ou le cinéaste Hal Hatley. En 2018, j’ai amèrement raté une semaine entière consacrée à la musique d’Andriessen, avec des événements majeurs comme la création d’Agamemnon, pour grand orchestre au New York Philharmonic. Ou avant en 2016, De Materie mis en scène au Park Avenue Armory par le génial Heiner Goebbels. Ça vaut la peine de se plonger dans le répertoire de ses oeuvres et de risquer des écoutes au hasard. On en ressort avec une image claire du langage idiosyncrasique d’Andriessen, ses constances mélodiques, harmoniques, instrumentales, intégrant des influences choisies allant de la musique ancienne aux américains Glass, Reich et Adams en passant par le Charlie Parker et Stravinsky. 

Andriessen a malheureusement terminé sa vie avec la maladie d’Alzheimer. Il ne composait plus, mais improvisait souvent sur un des nombreux pianos du village de Weesp, un village protégé pour personnes vivant avec des pertes cognitives, où il habitait désormais. Plusieurs grands journaux du monde ont souligné sa disparition et j’ai particulièrement apprécié le texte de Tom Huizenga sur le site de NPR. La dernière pièce majeure d’Andriessen, May, de 2019 est une oeuvre poignante, pour choeur et orchestre sur des vers de Herman Gorter, un hommage à Frans Brüggen, son ami de la première heure, tous les deux engagés dans un désir de changement. Brüggen a pris la voie de la musique baroque, devenant  chef d’orchestre et virtuose de la flûte à bec, premier à remettre à l’honneur cet instrument ancien. Andriessen a d’ailleurs composé pour flûte à bec, dont Ende, que Brüggen a créée en 1981. May a été créée pendant la pandémie en décembre 2020, devant un Concertgebouw vide, par la Capella Amsterdam et l’Orchestre du 18e siècle (co-fondé par Brüggen), dirigé par Daniel Reuss. On peut encore l’écouter à l’émission de la radio néerlandaise du 5 décembre 2020, précédée par des oeuvres de Mozart et de Josquin des Prés, dont la dernière prépare vraiment à la découverte de May. (On doit défiler jusqu’à la date du 5 décembre 2020, puis cliquer sur l’image générique de l’émission. Le début de l’oeuvre d’Andriessen commence à 0:48:34.) 

L’univers d’Andriessen est tout entier dans May, mais transposé en procession funéraire, oeuvre à part dans le corpus du compositeur, d’un ton différent, atténué et nostalgique, avec plusieurs fragments mélodiques parfaitement reconnaissables, tout comme certaines progressions harmoniques. Son chant du cygne comme certains l’avancent. Avec étonnement, j’y ai vu des affinités avec l’univers du War Requiem de Britten, ce qui me vaudra bientôt une écoute comparée. J’en suis sortie émue, touchée encore une fois par la sincérité prémonitoire du compositeur qui n’hésite pas à se mettre lui aussi en musique, avec son ami disparu. Andriessen l’activiste voulait abattre les frontières des genres musicaux. Cette dernière oeuvre en est l’ultime exemple, une grande oeuvre symphonique qui n’oublie pas les sources baroques avec un vocabulaire populaire sur un matériel intellectuel comme fil conducteur.

5 commentaires sur “Majeur Andriessen

    1. Ceux qui l’ont connu me disent la même chose. Transmettait-il cette envie de décloisonnement ?
      Et merci pour l’information. J’ai essayé sans succès de trouver des élèves québécois, même si j’étais convaincue que ce devait être le cas.

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  1. Chère Anne Marie,

    Merci de souligner si finement par cet article l’importance internationale et québécoise de ce compositeur et de sa musique. Pendant l’été 1987, alors que je séjournais en Belgique, le compositeur et pédagogue flamand Jan Rispens m’avait très gentiment entraîné dans une visite guidée auprès de quelques amis compositeurs qui, à Den Haag et Amsterdam, gravitaient autour d’Andriessen. Outre ce dernier, leur entraîneur et inspirateur, j’avais rencontré Cornelis de Bondt, Diderik Wagenaar et Guus Janssen. J’étais revenu à Montréal les valises chargées de vinyles, de partitions et de documents généreusement offerts par la fondation Gaudeamus, et qui nourriront les discussions du comité artistique de la SMCQ dont je faisais partie à l’époque. De Staat, De stijl puis l’entièreté de De Materie seront présentés au public par la Société dans les années qui suivront, soutenus sinon suggérés par moi, et que Walter Boudreau défendra avec enthousiasme.

    Le musicologue Harry Halbreich parlait de cette génération néerlandaise revendicatrice comme de « têtes de cochon » (pigheads), et il y a sans aucun doute, jusque dans leur style, une opiniâtreté affirmée. Incité par toi à reparcourir l’œuvre d’Andriessen, j’ai retrouvé avec jouissance et admiration cette caractéristique dans Mysteriën (écouté sur Idagio), mais j’y ai aussi entendu l’homme sensible qui rend hommage à son père (aussi compositeur) dans le 4e mouvement. Je crois que j’ai encore à découvrir Louis Andriessen : la production des dernières années semblent révéler d’autres aspects de sa personnalité artistique, ancrée tout aussi bien dans une génétique personnelle que dans une réflexion continue sur la musique.

    En pré-écho à ton propre texte, la lecture de l’essai (en allemand) de Martin Wilkening sur Mysteriën, aux pages 8 et 9 du programme de la création au Berliner Festspiele (2 septembre 2019), m’avait permis d’approfondir l’émotion qu’elle suscitait chez moi, et de comprendre notamment l’attitude particulière d’Andriessen face à l’écriture pour orchestre (et aussi face à l’opéra).

    Lors de sa venue à Montréal, j’avais interviewé Andriessen, homme souriant et amène. Plus tard, malgré que ma « légèreté » contraste avec son « front de beu », il m’écrira avoir – sincèrement – aimé ma pièce Chute / Parachute, dont je lui avais fait parvenir une copie. Affinités d’outsider…? Les goûts d’un amant de la musique étant une nébuleuse parfois complexe, la rencontre avec celle d’un autre peut parfois être étonnante.

    Merci, Anne Marie, pareille amante, d’avoir ouvert un espace d’expression pour ta propre nébuleuse ! J’y voyagerai avec plaisir !

    Michel Gonneville

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