Au concert de l’OSM du 20 avril dernier, j’ai ressenti le privilège infini de pouvoir entendre et voir l’immense pianiste Daniil Trifonov nous emmener au cœur du Concerto pour piano et orchestre à cordes d’Alfred Schnittke, un compositeur d’origine juive allemande, né en Russie.
En 1990, j’étais au Huddersfield Contemporary Music Festival en Angleterre et c’est là que j’ai été renversée par la découverte de la musique de Schnittke, qui y était compositeur en résidence et dont plusieurs œuvres étaient programmées. Il venait enfin de s’établir à Hambourg en Allemagne, son voeu depuis longtemps, enfin possible depuis la tombée du mur. Il ne se sentait pas russe, né d’une mère allemande et d’un père juif-allemand qui avait émigré en Russie en 1926. Sa langue maternelle était l’allemand et l’influence musicale qu’il nommait en premier était Mahler. En Russie, il avait été surveillé de près par les dirigeants soviétiques où l’essentiel de sa production de musique de concert était bannie. De plus, il était inondé de commandes de musiques de film, ne lui laissant que très peu de temps pour se consacrer à ses oeuvres. Dans une entrevue de Gerard McBurney publiée dans le programme du festival, il disait qu’essentiellement, il n’arrivait à composer véritablement que trois mois par année. Il y racontait que ‘I knew my home was not here (in Russia) and for a long time I thought it might be there (in Germany). ‘

Avec le temps, il a développé un polystylisme dominé par les cassures subites, les détournements de sens, les emprunts sarcastiques, la coexistence de différents styles. Une musique intense, souvent désespérée, avec des éclairs de douceur et de tendresse vite interrompus. Pour moi, une évocation en musique de la solidarité des ébranlés, pour utiliser la si parlante expression de Jan Patočka : une communauté éprouvée par les guerres, écrasée par un régime de tyrans, petits et grands, et qui témoigne d’une douleur abyssale, souvent à l’aide d’une noire ironie.
Ce concerto de 1979, en une seule volée d’environ 25 minutes, a trouvé en Daniil Trifonov un exceptionnel interprète, incarnant la musique autant dans sa violence que dans sa retenue, au-delà de la plupart des enregistrements faits depuis une vingtaine d’années. Pour les auditeurs du concert à l’OSM, ce fut une expérience inoubliable. Vivement un disque Schnittke par Trifonov !
Avant le concert, des manifestants à la porte de la salle nous rappelaient la controverse suscitée par la présence d’un artiste russe à l’affiche. L’OSM y a répondu avec des actions non équivoques et intelligentes : le titre du concert avait été changé, on a ajouté la Prière pour l’Ukraine de l’ukrainien Valentin Silvestrov (né en 1937), et la directrice de la programmation de l’OSM, Marianne Perron, a présenté le concert et son contexte. De plus, Trifonov est arrivé sur scène dès le début, écoutant au piano avec attention cette prière ukrainienne avant d’enchaîner le magistral Schnittke sans pause.
Difficile après ce déluge d’émotions de passer à La Péri du français Paul Dukas (1865-1935). Honnêtement, je ne l’ai écouté que du bout des oreilles, occupée par la profondeur de ce que nous venions de vivre. C’est le risque de ce type de concert aux œuvres très opposées stylistiquement, certaines y gagnent, d’autres y disparaissent.
Après l’entracte, deuxième épisode de la dyade concerto-poème symphonique. Trifonov revient pour le Concerto pour piano nº 1 de Sergueï Prokofiev (1891-1953). Une déferlante de notes, en puissance et en vélocité. On reste ébaubi devant l’interprétation charnelle de Trifonov, de son leadership hardi que l’orchestre suit, au bout de sa chaise. Quelle fougue ! Trifonov propose ensuite, comme rappel, une Élégie de l’ukrainien Mysola Lysenko. Une œuvre simple, posée, intérieure, un noble choix de Trifonov, et qui a permis une transition réussie vers le Debussy. Pour une fois, j’étais en accord avec la salle qui a réservé un triomphe debout au jeune pianiste.
Avec La mer de Claude Debussy (1862-1918), le chef Rafael Payare a repris le devant de la scène en nous proposant sa version ciselée de cette œuvre mythique. L’orchestre, tout à son aise, y brille particulièrement et l’approche rythmiquement découpée du chef met de l’avant des éléments parfois gommés chez d’autres interprètes.
Concertos pour piano et poèmes symphoniques, Maison symphonique, 20 avril 2022, 19h30, Orchestre symphonique de Montréal, Rafael Payare, chef, Daniil Trifonov, piano. Programme : Valentin Silvestrov, Prière pour l’Ukraine (2014), Alfred Schnittke, Concerto pour piano et orchestre à cordes (1979), Paul Dukas, La Péri (1912), Sergueï Prokofiev, Concerto pour piano nº 1 en ré bémol majeur, op.10 (1912), Claude Debussy, La mer (1905)
