Vendredi soir, le 11 février 2022, je remettais enfin les pieds dans une salle de concert après presque deux mois. Tout l’après-midi, j’avais combattu une inquiétude, une légère crainte à y retourner, une envie de rester dans la sidération qui me fige depuis des semaines. En poussant la porte de la Maison symphonique, bien avant l’heure du concert afin d’éviter la cohue des vérifications sanitaires, mon rythme cardiaque témoignait de mon appréhension. Installée à mon siège, pourtant distanciée des voisins, je réalisais la misanthropie grandissante qui m’afflige depuis le dernier épisode de reconfinement, j’aurais voulu pouvoir faire disparaître tous les autres et me retrouver seule à la mezzanine. La vision de la scène ne me rassurait guère, car pour les besoins de la webdiffusion, une section à droite laissée libre pour les caméras faisait en sorte que les cordes étaient décalées vers la gauche, les contrebassistes placés en groupe compact au champ gauche — et au fond derrière, les vents et les cuivres bien éloignés les uns des autres. L’habituelle apaisante harmonie visuelle de l’orchestre serait pour une autre fois !
Yannick Nézet-Séguin est venu accueillir chaleureusement le public, et présenter les œuvres, comme à son habitude. Il annonçait aussi un remaniement de l’ordre des pièces, sans doute pour des raisons pratiques, mais un choix judicieux pour la musique, car faire suivre la sombre Quatrième Symphonie de Sibelius après le superficiel Concerto de Québec de Mathieu aurait sans aucun doute créé une trop choquante opposition. C’est Promenade de Panneton qui reprendrait après la pause pendant laquelle un extrait du documentaire sur les 40 ans de l’Orchestre métropolitain était présenté. J’ai hâte de le voir au complet (dès aujourd’hui en ligne sur le site de l’OM, les souvenirs sont au rendez-vous !

(Québec, 1929-1968)
Un concert d’orchestre comprenant deux compositions québécoises sur trois est quasiment une anomalie dans les saisons normales de nos orchestres. La statistique est satisfaisante, la réalité des œuvres choisies l’est moins. Je salue pourtant la volonté de certains musiciens d’avoir voulu depuis quelques années sortir André Mathieu de l’oubli dans lequel il était tombé. Talent mélodiste certain, le développement est sa pierre d’achoppement, particulièrement dans son Concerto de Québec, qui aligne les mélodies servant la virtuosité pianistique. Un pianiste comme Alain Lefèvre tire Mathieu vers Rachmaninov et réussit à trouver la moindre parcelle de sens dans les partitions de Mathieu. L’approche de Jean-Philippe Sylvestre est bien différente, tablant sur la brillance de la vitesse, une frime qui tient plus du spectacle que de la musique… Ce n’est certes pas pour moi.

(Québec, 1955)
On n’entend pas assez la musique d’Isabelle Panneton, une compositrice discrète qui tient sa ligne esthétique depuis des décennies. Nézet-Séguin était fier avec raison de présenter de nouveau cette pièce qu’il a créée en 2001, sa première commande. J’aurais aimé que les notes de programme disponible en ligne reflète un peu mieux cette fierté. La page programme met la table : on y liste les œuvres de Mathieu, de Sibelius et d’Isabelle Panneton. Un peu de cohérence aurait été bienvenue: ou on ne met que les noms de famille ou les noms au complet. On pourrait gloser sur le sens de cette différenciation, mais la page sur l’œuvre elle-même y répond éloquemment. La structure du texte est différente de celles des deux autres notes, qui, elles, sont centrées sur la pièce présentée avec des éléments biographiques éclairant certains aspects. Pour Promenade, on commence avec une citation tirée du site web de la SMCQ commentant le style de Panneton, on enchaîne avec une présentation biographique très standard qui se termine sur un trop court paragraphe sur la pièce au programme, alors que la majorité des lecteurs ont déjà cessé de lire. La compositrice est vivante, disponible, elle était d’ailleurs au concert et a été saluée chaleureusement par le public. C’est une œuvre commandée par l’OM, n’aurait-il pas été possible de faire mieux ? En contraste, l’orchestre et son chef ont donné une interprétation sentie de cette belle pièce raffinée aux harmonies chatoyantes, qui mériterait un enregistrement que l’on puisse réécouter pour en approfondir les subtilités.

(Finlande, 1865-1957)
Le temps présent est à la désespérance, et la 4e Symphonie de Sibelius nous en tend un miroir. Composition sombre et exigeante, elle multiplie les élans qui se délitent, les rais de lumière assombris avec résignation, les chants amorcés qui se brisent sur un « à quoi bon ». Sibelius était très fier de cette œuvre, disant qu’il n’en changerait pas une note. C’était en 1911, il s’interrogeait sur l’avenir de la musique après avoir découvert Schoenberg et Stravinsky, il s’inquiétait de sa propre survie après une intervention pour un cancer à la gorge. Pour cette symphonie, il utilise des mélodies basée sur les tritons, ces quartes augmentées déstabilisantes, créant un univers sonore moderne très personnel. On peut imaginer que les auditeurs de l’époque l’ont reçu de travers. Aujourd’hui, on s’entend pour en faire une œuvre importante du XXe siècle. Il existe de nombreux enregistrements et j’ai un faible pour l’approche d’Osmo Vänskä qui l’a endisqué avec plus d’un orchestre, une approche qui met de l’avant la modernité de l’œuvre et respecte son caractère austère. Je suis très curieuse d’entendre ce qui résultera de l’enregistrement fait par ATMA hier soir pour continuer l’intégrale des symphonies de Sibelius avec l’OM et Nézet-Séguin. J’ai particulièrement apprécié la façon dont les solos apparaissent, vite absorbés par la masse. Nézet-Séguin racontait en présentation que Yukari Cousineau lui a justement fait remarquer à quel point dans toute l’œuvre, les sections aspirent à se trouver sans jamais y parvenir tout à fait. Nous pourrons sans doute encore en juger quand le disque paraîtra.
Dans les deux derniers mois, où mon usuelle résilience a été mise à rude épreuve, j’avais un peu perdu le goût de l’eau, pour citer Michel Rivard. Les livres me tombaient des mains d’ennui, j’arrêtais les films après 20 minutes, les webdiffusions de concert arrivaient encore un peu à garder mon intérêt, mais avec un arrière-goût de succédané. L’hibernation totale me faisait de l’œil. Sortir de ma tanière a demandé un effort, mais en allant au concert est revenu le goût de la nuance, mon cerveau se réveille, je suis sensible tant au labeur qu’à l’engagement des musiciens. Je juge, j’apprécie, je compare. La musique vivante me parle, me choque, me fortifie et j’en ressors plus droite, mieux équipée pour le reste de la vie. Merci les musiciens, avec une mention spéciale pour Yannick Nézet-Séguin et ses musiciens de l’OM qui auront été les premiers de 2022 !
La webdiffusion du concert est disponible jusqu’au 13 février, billets à la Place des arts.
Épopée nordique, Maison symphonique, 11 février 2022, 19h30. Orchestre métropolitain, Yannick Nézet-Séguin, chef, Jean-Philippe Sylvestre, piano. Programme: André Mathieu, Concerto de Québec, 1943; Isabelle Panneton, Promenade, 2000; Jean Sibelius, Symphonie no 4, 1911.
