Il peut être étrange d’aller entendre en concert dans notre propre ville des interprètes connus internationalement. Dans l’espérance d’un grand moment, on se rend le coeur battant dans une salle bien connue – ici, la Salle Bougie – où résonne encore en nous les très nombreuses formations et les solistes d’ici, pour voir et entendre directement, pour la première fois, des artistes familiers dont on admire déjà le travail et l’expression par les enregistrements et les diffusions sur le web.
J’ai ainsi assisté à quelques jours de distance mais dans la même acoustique, le violoniste Gidon Kremer et son ensemble Kremerata Baltica dans un programme axé sur Bach et Piazzolla (le 3 novembre 2021), et le Jerusalem Quartet, accompagné du violoniste Pinchas Zukerman et de la violoncelliste Amanda Forsyth (le 8 novembre 2021). Ces artistes ont une longue liste d’enregistrements, de tournées et de prix de toutes sortes et la curiosité est assurément au rendez-vous.
Personnellement, j’ai un souvenir ému d’un Quintette pour clarinette et quatuor à cordes de Brahms, riche, expressif et diablement précis par le Jerusalem Quartet et le clarinettiste Paul Meyer au Musée du Louvre, diffusé en direct en 2011. Depuis, je suis ce quatuor dans son incessante activité discographique, sans avoir eu la chance avant maintenant de les entendre en concert.
Du côté de Kremer, plusieurs enregistrements ont ma préférence, entre autres ceux du duo qu’il forme avec Martha Argerich (ah ! les 10 Sonates violon et piano de Beethoven, en 1994 !), mais aussi ce Tracing Astor, qui, en 2001, réussit brillammment le défi de transposer l’univers déchirant et rythmé de Piazzolla dans des arrangements pour cordes seules. Je réécoute souvent ce disque pour le son de Kremer et de son groupe, leur subtilité, leur liberté, leur compréhension d’un monde a priori si éloigné du leur. Cette admiration m’avait amenée au récital de Kremer à Montréal à la Maison symphonique en 2015, où Kremer avait eu l’élégance de donner beaucoup de place à son accompagnateur, un phénoménal jeune russe de 23 ans, Daniil Trifonov, qui vogue aujourd’hui au sommet des grands pianistes actuels.

(Tchéquie, 1841-1904)
ici en 1882, à 41 ans

(Allemagne, 1833-1997)
ici en 1870, à 37 ans
Les programmes des deux concerts relèvent d’approches bien différentes. Le Jerusalem Quartet profite des têtes d’affiches que sont Zukerman et Forsyth pour proposer deux sextuors, le Sextuor en la majeur, op 48 (1875), de Dvořák et le mieux connu Sextuor nº1 en si bémol majeur, op. 18, (1860) de Brahms. Deux oeuvres romantiques, proches dans le temps, faisant appel au classicisme de l’écriture du quatuor à cordes, élargi pour plus de puissance. Heureusement pour nous, c’est le quatuor qui mène le bal dans le Dvořák, (ils en ont d’ailleurs fait un excellent enregistrement en 2018 avec Gary Hoffman et Veronika Hagen). On est emportés par leur fougue qui domine complètement, et après le dernier mouvement sous forme de thème et variations, on s’étonne de ne pas entendre cela plus souvent en concert. Dans le Brahms, Zukerman échange sa place d’altiste qu’il tenait sobrement dans le Dvořák avec Alexander Pavlosky pour y tenir le rôle de premier violon. Un peu dommage, car même si le son et la justesse sont toujours là, il y a dans son attitude un blasement que le quatuor arrive de justesse à dérider. Mais là, quel plaisir ! Le génie mélodique de Brahms s’exprime au mieux dans les oeuvres de musique de chambre et présenté ainsi, on ne résiste pas. Le programme imprimé ne prenait malheureusement pas la peine de présenter les excellents membres du quatuor. Les voici, eux qui ont été les véritables vedettes du concert, bien au-delà du vernis un peu clinquant des têtes d’affiche: Alexander Pavlovsky et Sergei Bresler, violons, Ori Kam, alto et Kyril Zlotnikov, violoncelle.


Le programme du concert de Kremer et de son Kremerata Baltica exposait en parallèle Piazzolla et Bach, pour qui Piazzolla vouait une très grande admiration (mais quel mélomane ne la partage pas, me direz-vous ? Peut-être, mais nous sommes plusieurs à assumer :-). Le programme papier inscrit en exergue :
« Je suis tombé amoureux de la musique de Bach, à en perdre la tête » – Astor Piazzolla
Pour illustrer cette filialtion entre le nuevo tango et Bach, les oeuvres suivantes :
Valentin Silvestrov (Ukraine, 1937) : Dedication to J.S.B. , non datée
Johann Sebastian Bach (Allemagne, 1685-1750): Concerto pour clavier nº7 en sol mineur, BWV 1058, 1738
Giya Kancheli (Géorgie, 1935-2019): V & V, 1995
Astor Piazzolla (Argentine, 1921-1992) : Le grand tango, 1982, arr. Sofia Gubaidulina
Astor Piazzolla: Milonga sin Palabras, non daté
Astor Piazzolla: Four for Tango, 1987
Trois extraits d’Art of Instrumentation :
- Johann Sebastian Bach/ Leonid Desyatnikov (Ukraine/Russie, 1955): Sarabande pour septuor à cordes
- Johann Sebastian Bach/ Stevan Kovacs Tickmayer (Yougoslavie/Hongrie, 1963): Variations sur l’Aria des Variations Goldberg
- Johann Sebastian Bach/Victor Kissine (Russie, 1953): Aria des Variations Goldberg
Fidèle à sa volonté de toujours mettre de l’avant les compositeurs de sa région d’origine, Kremer leur a commandé des oeuvres et des arrangements dont plusieurs pour le disque Art of instrumentation, Homage to Glenn Gould, sur des oeuvres de Bach enregistrées par Gould. Malgré cet assemblage hétéroclite, le programme arrivait à démontrer le lien entre Bach et Piazzolla, en dépit de certaines oeuvres nettement plus faibles (Kovacs Tickmayer ou Kissine). Pour le Concerto pour clavier de Bach, Kremer avait emmené avec lui le pianiste Andrius Žlabys qui a rendu un Bach correct, mais qui aurait dû éviter de se frotter à Piazzolla qu’il ne maîtrise pas du tout, sans souplesse et un son trop dur. Kremer lui-même est toujours aussi intelligent dans ses interprétations et Piazzolla fait désormais partie intégrante de son vocabulaire. Mais je me suis surprise à trouver plus frêle sa célèbre brillance et à craindre les fêlures. Heureusement pour le concert, plusieurs des oeuvres mettaient son ensemble de l’avant. Et là, cet ensemble aguerri qui parle d’une même voix enthousiaste et raffinée vole la vedette, tout aussi à l’aise dans Bach que dans le si difficille Piazzolla pour des musiciens de formation classique. Après le programme annoncé, faits de hauts et de bas, deux bis, une oeuvre de Mieczysław Weinberg, ce compositeur polonais que Kremer interprète souvent, et finalement, enfin, un très grand moment, Oblivion de Piazzolla, cordistes et soliste en parfaite fusion, amenant aux larmes une grande partie de la salle. Pour ces trois minutes en lévitation, toutes les petites déceptions s’effaçaient…
