Le plaisir d’offrir

Ma grand-mère nous le répétait, offrir un cadeau ou un sourire, c’est le donateur qui est souvent le plus heureux, et la beauté du geste réside dans sa gratuité. Mais parfois, les deux y trouvent vraiment autant de plaisir. C’est ce qui s’est passé le 25 septembre dernier à la Maison symphonique. La mécène Sophie Desmarais avait décidé d’offrir au personnel soignant de Montréal un concert de l’Orchestre Métropolitain.

C’est une attention que l’on a vue se produire un peu partout dans le monde depuis le début de la pandémie: des concerts en ligne, en petits groupes à l’extérieur, avec toutes sortes de formules. Par exemple à Paris en juillet 2021, le Festival Solidays (ah, nos amis français ont de plus en plus de mal à trouver un joli jeu de mots en français) a atteint 10,000 soignants avec des musiques de tous les horizons. À Los Angeles, Gustavo Dudamel et son orchestre ont offert deux concerts pour les soignants en mai dernier. Pour l’Orchestre Métropolitain, c’était une première. Madame Desmarais a lancé l’idée, et le choix des oeuvres a été fait en collaboration entre elle et le chef, Yannick Nézet-Séguin, sous le signe de la bienveillance et de la gratitude.

Le PDG de l’OM est formel, c’est elle qui a couvert tous les coûts, et, sur les 900 places disponibles en période de distanciation, 700 billets ont été distribués par les quatre CIUSS de la région montréalaise. Comme souvent, s’ajoutaient au personnel soignant des dignitaires et leur entourage, des ministres et même le premier ministre du Québec, François Legault. Je sais que cela fait partie des moeurs du milieu culturel d’accueillir avec joie la présence de VIP, mais là, j’aurais préféré plus de discrétion, plus d’humilité, pour laisser toute la place à ceux qu’on accueillait. Mais je me trompe peut-être, peut-être les invités étaient-ils heureux d’avoir cette reconnaissance supplémentaire, surtout quand M. Legault a été le premier à se lever pour les applaudir chaleureusement.

Rituel habituel à l’OM, le concert a été précédé de mots de bienvenue bien sentis du PDG de l’orchestre, Jean R. Dupré, et du directeur artistique et chef, Yannick Nézet-Séguin. L’allocution de Madame Desmarais a ensuite pris une tangente personnelle quand elle a évoqué ses propres difficultés en santé mentale, exacerbées par la pandémie. Elle a aussi raconté l’histoire d’Emy Coutu, invitée au concert, une infirmière qui a quitté la profession en septembre dernier en expliquant publiquement les difficultés de ce métier exigeant qui l’avaient menée à tout abandonner. Mme Desmarais a alors exhorté le gouvernement à prendre mieux soin des soignants. Émue, elle a certainement réussi à émouvoir les auditeurs.

©J.F. Goupil

Le programme consensuel d’oeuvres du 19e siècle avait été composé pour plaire au plus grand nombre. Le concert a débuté avec Salut d’amour, une courte pièce bien connue qu’Edward Elgar a écrite pour sa fiancée en 1888 dans une première version violon et piano puis orchestrée pour cordes.

Suivaient les Pezzo Capricioso (1887) de Tchaikovsky pour violoncelle et orchestre, avec Stéphane Tétreault, généreux comme à son habitude d’un son magnifique et d’une expressivité qui trouve aisément ses marques dans cette oeuvre romantique. Sa présence à ce concert était prévisible, la famille Desmarais l’ayant pris sous son aile depuis plusieurs années.

Oeuvre principale du concert, la Symphonie no 9 dite « du Nouveau Monde» (1893) d’Antonin Dvorak est une oeuvre connue, aimée, et qui permet aux musiciens de briller. Yannick Nézet-Séguin souhaitait aux auditeurs  » que la musique vous apporte la sérénité » et on peut espérer que ce fut le cas. C’était aussi une belle occasion pour l’orchestre de reprendre possession de la salle, sur une scène agrandie, juste avant la reprise de la saison régulière quelques jours après, le 30 septembre. On a eu droit à une superbe interprétation, vive et vivante. Coup de chapeau aux contrebasses dans le deuxième mouvement, très expressifs; le troisième mouvement, rapide, très animé, avec des vrilles découpées et claires du plus bel effet et finalement un quatrième mouvement tout axé sur l’énergie, l’optimisme, que le dynamisme du chef communiquait tant à l’orchestre qu’au public. Un public attentif, silencieux, mais sans doute peu habitué au concert, applaudissant entre les mouvements, et ce, même par la ministre de la Culture. Plusieurs brandissaient leur téléphone pour enregistrer et les ouvreuses et ouvreurs ont eu fort à faire pour leur rappeler l’interdiction, mais ils n’ont pas eu le courage de ramener Madame Legault à l’ordre… L’accueil final a été triomphal, le public s’est levé d’un bond et a applaudi longuement, heureux de ce qu’ils avaient entendu.

Pendant les jours qui ont suivi, madame Desmarais est revenue souvent dans l’actualité, d’abord pour l’annonce d’un généreux don de 2,5 millions sur 10 ans (par elle et par sa soeur Louise) à l’Orchestre Métropolitain. L’OM est heureux et reconnaissant, on le conçoit, et nous félicitons ce généreux engagement envers un orchestre et un directeur artistique qui le méritent amplement. Le lendemain, c’était pour la sortie de l’autobiographie de madame Desmarais. Là, c’est la firme de communications que l’on doit applaudir pour cette sortie bien orchestrée…

Donner c’est bien, et même impératif quand le hasard de la vie vous offre des possibilités totalement hors du commun. Mais parfois, se contenter d’un simple merci sincère rend le geste encore plus remarquable.

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