Le Musée des Beaux-arts de Montréal présente l’exposition Riopelle, à la rencontre des territoires nordiques et des cultures autochtones, une exposition majeure que l’on peut encore voir jusqu’au 12 septembre, et qui voyagera dans d’autres musées par la suite.
J’ai toujours été touchée par l’art abstrait, je m’y vois, je m’y reconnais. J’ai grandi entourée d’oeuvres d’art que mes parents aimaient collectionner, et j’ai eu la chance d’hériter de quelques-unes qui m’accompagnent au quotidien. J’allais donc à cette exposition avec beaucoup d’anticipation, mais je ne m’attendais pas à l’immense coup de coeur que j’y ai vécu. Voir les oeuvres imprimées ou dans une vidéo ne supporte pas la comparaison avec la présence réelle des oeuvres. Comme en musique, comme en amour, la vibration de la corporalité de l’oeuvre nous traverse et, parfois, nous transporte. Plusieurs des oeuvres vues ce 11 août m’ont fait cet effet, je vous en souhaite autant.

Point de rencontre – Quintette, de 1963, nous attend de pied ferme tout au haut de l’escalier majestueux du musée, mon modeste objectif d’iPhone y perdant son cadre; plus grande oeuvre de Riopelle, une commande pour l’aéroport Pearson de Toronto – Toronto, un mot huron pour point de rencontre. Et ‘quintette’; sûrement pour moi, qui ai dans mes oeuvres préférées plusieurs quintettes…
Une piste nous guide à travers la centaine d’oeuvres exposées de Riopelle pour comprendre et s’approcher de la connivence entre Riopelle et la culture autochtone. Photos, textes, témoignages, oeuvres autochtones y sont pour beaucoup en explicitant l’influence de la nordicité sur Riopelle, sa sensibilité à l’exprimer. L’esprit de la terre et de la mer a peut-être béni son talent, comme l’écrit Leenac Evic, d’Iqaluit au Nunavut à la page 35 du catalogue.
J’ai frémi en identifiant des similitudes avec l’oeuvre qui m’accueille tous les jours chez moi, comme elle le faisait au salon de mon enfance. Cette oeuvre sans titre de l’artiste québécois Ivanhoé Fortier a une histoire singulière. Au début des années 1960, la pharmacie de mon père avait été expropriée pour faire place au pont-tunnel Louis-Hippolyte-La Fontaine. Dessinée par un architecte moderniste, la pharmacie comprenait plusieurs oeuvres d’art que mon père, grand amateur, avait commandées à Fortier pour les intégrer. Dans la salle d’attente des bureaux de professionnels à l’étage, Fortier accrocha une dizaine de nouveaux tableaux. Peu de temps après l’ouverture, tous les tableaux ont disparu, sauf un, sans que rien d’autre ne soit dérobé. Les spécialistes de la police ont conclu à un vol ciblé et soupçonné que les voleurs avaient été dérangés, forcés d’abandonner un tableau derrière eux. Ces tableaux avaient sans doute déjà quitté le pays. Ils ne sont d’ailleurs pas réapparus sur le marché de l’art. Voici ce tableau épargné.

J’ai particulièrement apprécié la série des jeux de ficelle que Riopelle avait de son côté pu observer dans des familles inuit dès 1969. Un jeu auquel j’ai beaucoup joué, enfant, sans savoir bien sûr son origine inuit, si aveugle et sourde étant alors notre culture dominante.

La série des Rois de Thulé est remarquable. À partir d’une bûche fendue, Riopelle extrapole un peuple que j’imagine tous rois…

La grande toile intitulée Grand Duc de 1970 joint les deux mondes de Riopelle: le grand-duc, digne représentant de son bestiaire, qui pose ici portant l’abstraction du monde sur sa tête…

En complément, je me suis procuré le somptueux catalogue de l’exposition, signé des trois commissaires, Andréanne Roy, historienne de l’art, Jacques Des Rochers, conservateur de l’art québécois et canadien au MBAM, et Yseult Riopelle, auteure et éditrice du catalogue raisonné de Jean-Paul Riopelle. Une occasion d’approfondir le biais choisi de l’exposition, au calme, revenue de l’émotion vibrante qui m’étreignait comme au concert pendant la visite. En complément du complément, le dernier blogue de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, BAnQ chez moi, suggère de son côté des livres, des films et des sites en lien avec l’expo, disponibles en ligne.
En sortant du musée, je songeais, gorge serrée, à tous ceux qui, comme moi, n’ont pas eu les ressources pour aller au Nord, pour aller rencontrer personnellement les paysages et les cultures nordiques autochtones. Bien que perçu par la même lorgnette de notre culture d’ascendance française, l’âme de Riopelle nous permet de nous en approcher, et son art sensible de nous rendre vivant ce qui nous lie.

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