Innocence

Une partition en charge émotionnelle

Il y a plusieurs compositrices dans le monde de la création contemporaine. Il y en a eu au 20e siècle, au 19e et avant aussi. Depuis Léonin et Pérotin, deux des premiers compositeurs occidentaux dont nous connaissons les noms, des femmes ont fait de la musique, mais ‘grâce’ au patriarcat dominant, on ne les connaît pour ainsi dire pas. Encore aujourd’hui, dans les programmations des organisations de concert, la partie dévolue aux œuvres de compositrices est beaucoup trop ténue, quand elle n’est pas totalement absente. Quand on en présente, je me réjouis, ce qui ne veut pas dire qu’il y a une écriture ‘féminine’. Quand la musique est bonne, elle est bonne, point à la ligne.

Kaija Saariaho

Le 3 juillet 2021 avait lieu au Festival d’Aix-en-Provence la création de Innocence, le cinquième opéra de Kaija Saariaho, une compositrice finlandaise née en 1952. La création d’un nouvel opéra est un événement notable et rare, mais plus rares encore sont les compositrices invitées à en écrire. Par exemple, au riche Metropolitan Opera, une des plus importantes maisons d’opéras au monde, il a fallu attendre 2016 pour qu’un opéra écrit par une femme y soit présenté, de Saariaho justement, L’amour de loin, mis en scène par Robert Lepage. Comme pour toute création d’envergure aujourd’hui plusieurs organismes se sont réunis pour commander et coproduire cette nouvelle œuvre : outre le Festival d’Aix-en-Provence, le Finnish National Opera and Ballet, le Dutch National Opera, le Royal Opera House Covent Garden, le San Francisco Opera, en partenariat avec le Metropolitan Opera.

Innocence est une large fresque tragique et cosmopolite, élaborée pendant plus de 8 ans, dont trois ans à la composition seulement. Le livret original en finnois est de Sofi Oksanen, une écrivaine acclamée, qui explore fréquemment le thème de la violence et de la culpabilité, comme dans Purge, un thriller absorbant paru en 2008, un succès d’édition, mais qui m’avait laissée un peu dépitée par sa chute. En deuxième étape, Aleksi Barrière, le fils de la compositrice, a adapté le livret en neuf langues (anglais, français, finnois, allemand, espagnol, roumain, tchèque, suédois, grec). Un choix judicieux pour ce drame, une tuerie dans une école internationale en Finlande, un bouleversant scénario redouté partout dans le monde d’aujourd’hui et d’une cruelle actualité.

Mais ce qui serait à coup sûr un roman à suspense vite expédié ou une pièce prévisible se hausse à un autre niveau par la musique, un niveau plus sombre encore. Dès les premières mesures, on suspecte que ces chatoiements sonores, ces graves profonds séducteurs recèlent de potentiel anxiogène. La compositrice ne nous lâche pas : une envolée lyrique est plombée par des accords inquiétants, des interruptions percussives brutales, des clusters de cordes, des accords déstabilisants tenus par le chœur. Tous les types de chant sont utilisés, de la parole, au sprechgesang, au lyrisme. Particulièrement efficace, le personnage de Markèta, fantôme incarnant la fille assassinée, nargue l’ensemble de sa voix nasillarde en chantant de faux folklores scandinaves. Le metteur en scène Simon Stone a pris un parti naturaliste, décevant peut-être pour les amateurs de théâtre (dont je ne suis pas), mais ce premier niveau a le mérite de laisser la place à la musique et aux émotions brutes et compliquées.

Applaudie chaleureusement, la cheffe Susanna Mälkki est très à l’aise dans l’univers de Saariaho, dont elle avait dirigée L’amour de loin lors de la première. Cela doit être rassurant pour les chanteurs, les musiciens, d’être dirigé par quelqu’un qui possède autant le vocabulaire de la compositrice.

Bien qu’en direct, j’ai assisté à l’opéra en web diffusion, une diffusion correcte, efficace, et qui ne tente pas de prendre la place de l’œuvre, ce qu’on voit régulièrement en ces temps de diffusion effrénée. Les critiques s’accordent pour saluer l’œuvre et pour une fois, je suis d’accord avec la plupart. Production engagée, la scénographie, la mise en scène, la direction musicale, tous livrent une œuvre déjà inscrite au répertoire par son universalité et par une partition personnelle sans concession.

Programme

Innocence, 2021, opéra en 5 actes de Kaija Saariaho (Finlande, 1952)  sur un livret de Sofi Oksanen (Finlande, 1977) assistée d’Aleksi Barrière (France, 1989)

Pour solistes, chœur et orchestre

Disponible gratuitement sur Arte.tv jusqu’en juillet 2024

Simon Stone, metteur en scène; Chloe Lamford, scénographie; 

Magdalena Kočená, la serveuse; Sandrine Piau, la belle-mère; Tuomas Puraio, le beau-père; Liliana Farahani, la mariée; Marcus Nykânen, le marié; Lucy Shelton, l’enseignante; Jukka Rasilainen, le pasteur; Vilma Jaa, Markèta; Julie Hega, Iris;

London Symphony Orchestra, Susanna Mälkki, cheffe d’orchestre

Estonian Philarmonic Chamber Choir, Lodowijk van der Ree, chef de chœur

Références

Sofi Oksanen (Finlande, 1977), Purge, 2008, titre orignal : Puhdistus, trad. du finnois par Sébastien Cagnoli, Stock, 396p.

Kaija Saarihao (Finlande, 1952), L’amour de loin, 2000, livret Amin Maalouf, mise en scène Robert Lepage, Metropolitan Opera, 2016

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